Au cœur du Repair Café de la Docherie 

PAR MARIE-FRÉDÉRIQUE LORANT, PERMANENTE CIEP COMMUNAUTAIRE, EN COLLABORATION AVEC
GRAZIELLA FORTINO ET COLINE OLIVIER, CIEP-MOC DE CHARLEROI-THUIN 

 

Samedi 17 décembre 8h30, je laisse ma petite famille derrière moi, en route pour le Repair Café de la Docherie organisé par le Comité Bel’Doch et le Ciep Charleroi-Thuin. Je me gare dans la rue et emboite le pas de Jean qui semble se diriger vers le même endroit que moi. Pourquoi suis- je là? Je n’ai apporté aucun électromé- nager à réparer, même si j’en ai bien l’un ou l’autre en panne chez moi. Je suis en «immersion» au CIEP Charleroi- Thuin.

UN PROJET LANCÉ PAR LE MOC CHARLEROI


Les bénévoles du Repair Café ont le même profil. Pensionnés, ils ne veulent pas rester chez eux à ne rien faire et veu- lent éviter de jeter ce qui pourrait être réparé. Philosophes, ils ont conscience qu’ils vont à contre-courant de l’air du temps, celle où on ne répare plus, où ré- parer revient plus cher que de racheter. Alors, cela leur parait normal que chan- ger les mentalités ne se fait pas en un claquement de doigt, que ça prend du temps. Il faut longtemps pour que les es- prits s’imprègnent. Il faut répéter et ça finit par percoler.
Brigitte, qui «fait partie des pavés de la rue Finlande», est native de la Docherie. Fille de mineur, elle a quitté le quartier pendant 20 ans puis y est revenue en rachetant la maison de sa grand-mère. Lorsque ses petits-enfants viennent la voir, ils parlent des terrils comme «les montagnes à mamie». Elle me parle avec amour et lucidité de La Docherie, qui 

touche Dampremy, Charleroi-Ville, Jumet et Roux. C’est devenu un quartier dor- mant et pauvre, qui a subi de plein fouet le déclin industriel fermetures des char- bonnages et des entreprises liées à la sidérurgie. «Tout cela s’est éteint et nous aussi! Il n’y a plus de commerce. Il faut retrouver autre chose. On est en train de chercher à reconstruire par le biais d’activités sans toutefois que ces der- nières soient coûteuses». Elle est enga- gée dans le Comité Bel’Doch et dans le groupe des Chipies. Les Chipies offrent le café et mettent à disposition leurs Sin- ger et autres machines si des de- mandes de type «coutures ou tricot» vien- nent à se faire: entretien et réglage de machine, réparation de vêtements, conseil, fabrication de tenture, etc. Bri- gitte, «la fée de la couture», a toujours su coudre. Sa maman le lui a appris. Elle a cousu elle-même les robes de mariée de ses filles. Du dessin jusqu’à la confection finale. Elle prête aussi main forte à sa nièce qui est dans une école de stylisme liégeoise et qui ne sait pas coudre.

Lancé en avril 2016, suite à une propo- sition de José Vermandere, permanent Ciep-MOC de Charleroi, le Repair Café est aujourd’hui soutenu par Graziella For- tino, permanente et Coline Olivier, ani- matrice. Brigitte connaissait déjà bien le principe pour l’avoir vu à la TV: il s’agit de s’entraider, d’éviter de jeter et de dé- penser de l’argent inutilement. Le Repair Café est l’un des projets qui vise à re- lancer la dynamique du quartier: jardin partagé, école de devoirs, théâtre, res- taurant social, Comité Bel’Doch (lutte contre les incivilités), groupe de couture des Chipies, donnerie, le projet «Coucou les immondices».

DES RÉPARATEURS

Sur ces entrefaites, entre dans le local, un couple, nos premiers «clients». Au fait  comment appelle-t-on les personnes qui font appel au service d’un Repair Café? Des consommateurs responsa- bles, des consomm’acteurs, des ci- toyens-consommateurs critiques? Ils apportent un grille-pain et un nettoyeur à vapeur. De quoi mettre au travail nos deux réparateurs. Jean se charge du grille-pain et Guy du nettoyeur à vapeur. Jean est le spécialiste de l’électro- nique. Mais faute d’autre chose, au- jourd’hui, ce sera le grille-pain. Quelques tours de tournevis et le diagnostic est vite posé: c’est la résistance et donc, on ne peut le réparer.

Jean a fait des études de technicien, spé- cialisation TV couleur, mais «je n’ai jamais eu l’occasion d’en toucher une, même pas la mienne!» nous précise-t-il. Sa vie professionnelle a débuté chez un fabri- cant italien bien connu de machine à écrire. Dès le début, cette entreprise s’est engagée dans la micro-informa- tique, tout en menant une politique so- ciale progressiste de maintien des ou- vriers au travail et en favorisant l’évolu- tion des compétences de son person- nel, par la reconversion en interne de ses mécaniciens, en électroniciens via la for- mation. Par la suite, Jean est devenu suc- cessivement programmeur, ingénieur «système», support IT. «Au début de l’in- formatique, on était les Kings!». Au- jourd’hui, il est pensionné et comme il a du temps, il dit vouloir rendre ce qu’il a reçu. Sa méthode d’intervention au Re- pair Café est systématique et rigoureuse. La première question qu’il pose aux visiteurs: «Avez-vous lu le mode d’emploi?». Son interrogation n’a rien de moralisa- teur car, lorsque le visiteur lui répond par la négative, il leur répond: «Tant mieux, ça vous a permis de passer par chez nous!». Ensuite, il fonctionne par essai et erreur. Il préfère de loin qu’on lui ap- porte une machine montée que démon- tée. Il la démonte alors soigneuse- ment, n’oubliant pas de photographier sur son smartphone chaque étape du dé- montage afin de pouvoir la remonter avec précision en sens inverse. Il sait d’expérience que l’oubli d’une vis peut s’avérer fatale... Il me montre sa boite à embouts de démontage qui permet de tout dévisser. Impressionnant! Même pour une non-bricoleuse comme moi. «Il y a vingt ans, ça n’existait pas. Pour dé- monter, il fallait casser!». Aujourd’hui, l’état d’esprit change, même les firmes emboitent le pas et commencent à ven- dre des pièces détachées. Et il ajoute qu’il n’y a pas de secret: être deux ré- parateurs a des avantages: il y a plus dans deux têtes que dans une seule. Après «le king de l’informatique», c’est au tour de Guy, le «baroudeur», de se ra- conter: il n’est pas du quartier. Sa fille, infirmière et membre du Comité Bel’Doch, lui a parlé du Repair Café. Pour lui, le principe de la réparation n’est pas neuf: il a toujours fait ça pour les copains. Une partie de sa carrière professionnelle a été mise au service de la protection et de la prévention des travailleurs. Aussi, une des premières actions dévelop- pées au Repair Café a été d’installer un disjoncteur différentiel pour écarter tout danger d’électrocution en cas de perte de courant d’une machine défec- tueuse. Tout en continuant de démonter le nettoyeur à vapeur, Guy nous raconte son parcours. Electro-technicien de for- mation avec compétence en électro- nique, il démarre sa carrière dans son domaine pendant quelques années. Puis, vient l’opportunité de partir deux mois au Sahara comme mécanicien chauffeur. In fine, cela durera neuf mois. En 1974, il découvre la séche- resse au Sahel et plus encore. C’est une période particulière de décolonisation qui l’amène à rencontrer énormément de monde. Il réalise que la sécheresse est bien plus qu’un problème climatique. Son retour au travail ne sera que de courte durée. Régulièrement, il entreprendra des missions de logisticien pour Oxfam So- lidarité. Il s’occupera ensuite, depuis Bruxelles, de la logistique des projets de développement. Sa carrière se termine comme adjoint à la direction. À la ques- tion de savoir si quelque chose l’avait pré- disposé à cette ouverture, il raconte qu’il a grandi à Verviers et qu’en tant que fils 

d’Italien, il a été traité de sale macaroni dès son plus jeune âge: «Probable- ment que ce vécu de l’enfance m’a amené au respect de l’autre dans son altérité».

DU CÔTÉ DES DÉPOSANTS

Notre visiteuse a eu connaissance du Re- pair Café via Internet: «On en parle beau- coup, c’est tendance! C’est vraiment bien, c’est l’aide entre humains, de fa- çon bénévole.» Comme la plupart des usagers du Repair Café, ils n’habitent pas la Docherie, ni même Charleroi. Ils viennent de loin parce qu’il n’y a en a pas beaucoup dans la région. Et puis, il faut le temps que le système soit connu. Bien que n’étant pas née à Charleroi, elle se sent Carolo de cœur. Elle trouve qu’il y a une chaleur humaine qu’on ne trouve pas ailleurs. Le Repair Café, ce n’est pas seulement la réparation des machines et outils cassés. C’est aussi le retissage de liens sociaux dans une société de plus en plus «anonymisée»: «Aujourd’hui, il fait froid. Si j’étais restée chez moi, j’aurai ruminé dans mon fau- teuil sur le froid. Depuis que je suis ici et du fait que tout le monde se parle, je n’ai même plus froid!» «Il faut arrêter d’acheter! Je pense qu’on doit se poser des questions. Quand je dis ça à mon fils, il s’exclame: «oh maman!»

Le déposant du grille-pain et du nettoyeur à vapeur se lance: «Moi, j’ai été élevé dans un home. Il y avait des Polonais, des Italiens, etc. On ne faisait pas la dif- férence. On était une bande, on se te- nait les coudes contre les autres caïds». Et il évoque son souvenir de voir passer à Morlanwez le «train d’Italie qui était noir de monde!».

C’est à ce moment que le nettoyeur à vapeur est déclaré réparé par Guy. Tout un symbole! Il faudra toutefois que le cou- ple revienne encore une fois, car ils ont oublié le bouchon qui permet de s’assu- rer qu’il est opérationnel. Il y des oublis qui en disent long sur le plaisir de se re- voir.

Jean-Michel est «le gardien des clés», pas celles du paradis mais de l’Espace ci- toyen (antenne sociale du CPAS), qui ac- cueille notamment le Repair Café. Comme Brigitte, il est né ici et n’a jamais quitté le quartier. Il me raconte l’âge d’or de la Docherie, quand il y avait un groupe folklorique, où on faisait la fête une se- maine durant et où les gens sortaient sans pour autant se bagarrer. Il y avait le jeu de balle, on décorait les façades. Tout cela faisait vivre les commerçants. Jean-Michel partage avec ses co-béné- voles le déplaisir de jeter: «Je suis quelqu’un de conservateur.» Facteur pendant dix-huit ans, il a dû arrêter de tra- vailler pour des raisons de santé. Le Re- pair Café lui donne l’occasion de s’oc- cuper et de rencontrer des gens. Jean- Michel est aussi bricoleur à ses heures. Mais pour l’instant, il n’a pas osé, même s’il en rêve, se lancer comme réparateur au sein du Repair Café. Il est admiratif des réparateurs attitrés qu’il dé- crit comme pugnaces, allant au bout du bout. Dans le Repair Café, l’échec est possible. Il faut composer avec cette réalité.

 

UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE...


En quittant le Repair Café de la Bel’Doch, j’étais convaincue qu’un autre monde était décidément possible. Celui de refaire vivre des lieux de vie sinistrés par la désindustrialisation. Celui de conscientiser comment les propos racistes tenus entre enfants peuvent marquer une destinée. Celui où on met ensemble des compétences pour lutter contre l’obso- lescence programmée. Celui où on retisser du lien social et déconstruit les préjugés que l’on a les uns vis-à-vis des autres. Celui où les anciennes générations partagent leur savoir avec les jeunes. Depuis, j’ai trouvé le Repair Café le plus proche de chez moi et j’y suis allée avec ma fille de 7 ans pour porter mon robot mixeur. L’expérience a été très différente: c’était moins dans la rencontre humaine et davantage dans l’apprentissage à réparer par soi-même. Là, le Repair Café reste un concept, la communication est exclusivement centrée sur l’objectif. Du coup, je suis ressortie avec un robot démonté, qui est depuis remisé dans une armoire jusqu’à ce que je re-
trouve du temps pour poursuivre l’expé- rience... Chaque mode de fonctionnement a ses avantages et ses inconvénients. 

 

QUAND? TOUS LES 3 ÈME SAMEDIS DU MOIS DE 9H30 À 13H
OÙ? ESPACE CITOYEN DE LA DOCHERIE, RUE JEAN ESTER 169 À MARCHIENNE-AU-PONT

NOUS RECHERCHONS DES BÉNÉVOLES: INTÉRESSÉ ?

CONTACTEZ COLINE OLIVIER TÉL.: 071/31.22.56 

 

Infos et programmation: http://www.repairtogether.be/repair-cafe/repair-cafe-marchienne-docherie

 

Source articlehttp://www.ciep.be/images/publications/NosAnalyses/2017/91-RepairCafeDocherie.pdf